INDUSTRIE DU FUTUR
INDUSTRIE DU FUTUR
Michel Rousseau et Philippe Ansel de la Fondation Concorde

"Nous sommes un des rares pays à pouvoir reconstruire une industrie zéro carbone, de la fabrication sur le territoire français à l’importation des matières premières ou des semi-produits."

À gauche, Michel Rousseau, Président de la Fondation Concorde.
À droite, Philippe Ansel, Chef économiste de la Fondation Concorde.
À gauche, Michel Rousseau, Président de la Fondation Concorde.
À droite, Philippe Ansel, Chef économiste de la Fondation Concorde.

Comment expliquer les bons chiffres qu’enregistre la France en matière d’émissions de CO2 en comparaison avec d’autres pays ?

Michel Rousseau
Ces résultats découlent de deux facteurs. Premièrement la présence de notre parc nucléaire, qui procure une électricité décarbonée à 90 %. Ensuite, la politique de désindustrialisation qui a hélas délocalisé nos émissions de CO2. Si nos émissions de CO2 sur le territoire français ont baissé d’environ 20 % sur la période 1995-2019, notre empreinte carbone, elle, a augmenté sur cette même période de 7 %, en raison de la hausse de 72 % des émissions liées aux importations. Ces dernières dépassent même, depuis 2010, les émissions des ménages et de la production domestique destinée à la demande finale intérieure. Cela signifie qu’en nous désindustrialisant, nous avons augmenté notre empreinte carbone, car nos importations proviennent de pays peu vertueux sur le plan des émissions de CO2. Selon la Banque mondiale, l’intensité carbone, c’est-à-dire le rapport des émissions de CO2 à la production est en effet supérieur de 60 % en Allemagne et 5 fois supérieur en Chine. Ce faisant, nous avons perdu sur le plan économique, sur le plan de l’emploi, sur le plan climatique.

Alors, que faire pour remédier à cette situation ?

Philippe Ansel
Nous devons nous réindustrialiser pour décarboner notre économie et retrouver notre prospérité. À ce titre, nos centrales nucléaires constituent un atout extraordinaire, car elles fournissent une électricité décarbonée à plus de 90 %. Nous sommes un des rares pays à pouvoir reconstruire une industrie zéro carbone, de la fabrication sur le territoire français à l’importation des matières premières ou des semi-produits. Pour illustrer ce dernier point, prenons l’exemple de la filière aluminium. C’est la priorité stratégique que nous devons donner à notre pays. Encore faut-il arrêter de détruire cet atout par la fermeture anticipée de nos centrales nucléaires. L’enjeu de la filière aluminium est aussi exemplaire parce qu’il montre que la taxe carbone aux frontières de l’UE ne constitue nullement le "remède miracle" que nous espérons tous pour réindustrialiser. Au contraire, la taxe carbone risque de générer de nombreux effets pervers qui pourraient amplifier les difficultés des secteurs électro-intensifs pénalisés par les politiques européennes.

Quelles sont vos recommandations ?

Michel Rousseau
Nous proposons plusieurs mesures pour reconstruire une industrie zéro carbone. Il faut ainsi prendre conscience que la provenance des produits et leurs conditions de production jouent un rôle clé dans la décarbonation de l’économie. Donner la priorité aux économies de carbone devient une obligation absolue. Miser sur nos centrales nucléaires pour décarboner notre industrie (et notre économie) c’est une autre démarche que nous recommandons avec la taxation de l’énergie en fonction de son contenu carbone. Cela doit s’accompagner d’un investissement massif dans la R&D pour l’électrification des processus industriels et des aides à la réalisation de références de grande capacité.

Philippe Ansel
Il faut également initier l’aménagement de trois grands hubs de capture et séquestration carbone et faciliter la certification carbone de nos entreprises exportatrices. Les émissions d’électricité doivent être intégrées impérativement dans le MACF (mécanisme de taxation carbone aux frontières) en les évaluant à partir du mix électrique du pays d’importation et, n’intégrer les secteurs économiques électro-intensifs dans le champ du MACF qu’après une analyse fine de ses conséquences économiques et climatiques. Au niveau européen il faut donner la priorité à la négociation avec les grandes puissances économiques d’accords climatiques internationaux contraignants et abandonner l’actuelle politique unilatérale d’exemplarité. Enfin, la suspension des taxes douanières sur les importations d’aluminium brut devient urgente tout comme l’incitation des entreprises de la filière aluminium à la certification carbone la plus exigeante.
www.fondationconcorde.com

Thèmes : Divers
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